Ces prières sont des fusées qui permettent, à mon avis, de quitter l’impasse du labyrinthe par la voie des hauteurs. Le décollage de ces fusées brûle le labyrinthe où nous étions détenus. Nous resterons ébahis encore quelques instants en apercevant ce labyrinthe qui, au loin, se consume, mais on sait maintenant, vu des airs, où se trouvait sa véritable sortie. S’échapper de l’immonde enclenche notre processus de régénérescence dans un endroit spécifique et unique dont seules ces fusées possèdent les secrets. Ne reste que la destination ? Mais où allons-nous ? Vous verrez. Vous verrez. Car tout finira par recommencer :
II
Je suis la joie devant la mort.
La joie devant la mort me porte.
La joie devant la mort me précipite.
La joie devant la mort m'anéantit.
Je demeure dans cet anéantissement et, à partir de là
je me représente la nature comme un jeu de forces qui
s'exprime dans une agonie multipliée et incessante.
Je me perds ainsi lentement dans un espace inintelligible
et sans fond.
J'atteins le fond des mondes
Je suis rongé par la mort
Je suis rongé par la fièvre
Je suis absorbé dans l'espace sombre
Je suis anéanti dans la joie devant la mort.
III
Je suis la joie devant la mort.
La profondeur du ciel, l'espace perdu est joie devant la
mort : tout est profondément fêlé
je me représente que la terre tourne vertigineusement
dans le ciel.
Je me représente le ciel lui-même glissant, tournant et
se perdant. -
Le soleil, comparable à un alcool, tournant et éclatant
à perdre la respiration. ·
La profondeur du ciel comme une débauche de lumière
glacée se perdant.
Tout ce qui existe se détruisant, se consumant et mourant,
chaque instant ne se produisant que dans l'anéantissement
de celui qui précède et n'existant lui-même que blessé
à mort.
Moi-même me détruisant et me consumant sans cesse
en moi-même dans une grande fête de sang.
Je me représente l'instant glacé de ma propre mort. [8]
*
Et encore Bataille (duquel nous nous revendiquons) ouvre le possible en plaçant la pensée dans ce qu’elle a de plus dérangeant, mais aussi de plus vrai :
« Le problème fondamental de la religion est donné dans cette fatale méconnaissance de la fête. L’homme est un être qui a perdu, et même rejeté, ce qu’il est obscurément, intimité indistincte. La conscience n’aurait pu devenir claire à la longue si elle ne s’était détournée de ses contenus gênants, mais la conscience est elle-même à la recherche de ce qu’elle a elle-même égaré, et qu’à mesure qu’elle s’en rapproche elle doit égarer à nouveau. Bien entendu ce qu’elle a égaré n’est pas en dehors d’elle, c’est de l’obscure intimité de la conscience elle-même que la conscience claire des objets se détourne. La religion dont l’essence est à la recherche de l’intimité perdue se ramène à l’effort de la conscience qui veut être en entier conscience de soi : mais cet effort est vain puisque la conscience de l’intimité n’est possible qu’au niveau où la conscience n’est plus une opération dont le résultat implique la durée, c’est-à-dire au niveau où la clarté, qui est l’effet de l’opération, n’est plus donnée. [9]»
De toute évidence, ce type de savoir ne se conçoit pas sans une expérience qui soit suffisamment proche du chaos. Par contre, à l'instant du chaos, la fuite est impossible. Dans l’impasse, tout a été dépassé. C’est pourquoi tout se renverse. Nous vivons entre deux mondes, entre lesquels nous sommes cosmiquement scindés. De l’autre côté, notre monde dans son énergie s'inverse. Là où ce qui pèse allège.
Mais ce n’est pas le cas pour tous les autres qui nous entourent. À force d’être frappé, on apprend à riposter. L’art d’esquiver, de la diversion, de la feinte, des tactiques (tic-tac) et des stratégies…puis saisir l’occasion, la chance et frapper, frapper encore et, dans une volonté de destruction totale alors que le temps est aboli, être follement, follement dévastateur pour ainsi se sauver.
Je dévoile donc au hasard le vécu de ces expériences qui, à mon échelle, ont principalement gravité autour du paradoxe des psychoses, de la bipolarité survoltée, du vertige de la dépression, du saut de l’ange dans l’alcool puis dans les drogues. Mais aussi dans le calme méditatif, les promenades dans l’extrême lenteur, le rire délirant doucement, la poésie, la musique, l’érotisme, la nature, l’extase, le silence…